Le mercredi 08.07.2026, la station météorologique de la météorologie nationale (Metéo-France) du Cap Leucate – ma station météorologique de référence dont on trouve les donnes sur le site d’infoclimat – a affiché 40,5 degrés à 13 h 35, soit 0,1 degré de moins que les 40,6 degrés Celsius mesurés le 29 juin 2019, le record de température de la station[1]. Quand mes grands-parents ont acheté leur petite villa dans le quartier de la Griffoulière à Port-Leucate pour fuir les chaleurs lourdes et les orages d’été de la plaine du Rhin, de l’agglomération du « Grand Strasbourg » (car ils habitaient à Eckbolsheim), vers la fin des années 1960, en été, le thermomètre dépassait très occasionnellement les 30 degrés [2]! Mais cela appartient déjà à l’histoire. Comme partout en France, les changements climatiques n’épargnent même pas les stations balnéaires du pourtour méditerranéen comme Leucate.
Je suis avec une attention particulière l’évolution actuelle des feux de forêt en France, car, avant que je ne subisse la maladie de Mitterrand, analyser le role du feu dans les ecosystemes (dans le sens de la fireecology americaine) prenait une place importante dans mon métier d’enseignant-chercheur au KIT. Avec deux canicules passées et une canicule active, on peut craindre les pires scénarios ! Deux feux, qui, pendant que j’écris ces lignes, sont encore actifs, ont suscité un intérêt particulier chez moi. D’une part, il y a le feu des monts du Diois, c’est-à-dire l’incendie du massif de Justin dans la Drôme, et le feu de Trévillach dans les Pyrénées-Orientales. Le feu du massif de Justin, avec son stock de masse de combustible considérable – beaucoup plus grand que dans les forêts méditerranéennes – et qui semble être, d’après ce que je crois savoir, d’origine naturelle (la foudre), c’est exactement le scénario d’incendie de forêt qui pourrait devenir le scénario à prévoir avec les changements climatiques pour les grands massifs forestiers du nord de la France et de l’Europe centrale : Jura, Vosges, Forêt-Noire. Et d’ailleurs, même si la mémoire collective l’a plus ou moins oublié, le fameux incendie d’août 1800 entre Freudenstadt et Schönmünzach, qui ravageait le paysage de la Forêt-Noire, ce feu de forêt ne s’est arrêté que quand la forêt avait fini de brûler, par manque de combustible[3]. Les lignes de l’article du Monde sur les feux de forêt des monts du Diois : « « Le feu s’arrêtera quand la forêt aura fini de brûler » : un immense incendie dévore les monts du Diois, dans la Drôme. » nous présente le même phénomène. Sans combustible pas d’incendie !
En ce qui concerne le feu de Trévillach – qui, entre-temps, est passé de Fenouillèdes, traversant la rivière Têt pour lécher les Aspres –, je connais très bien la région pour avoir dirigé, pendant de nombreuses années, voire des décennies, des cours pratiques sur l’écologie du paysage entre Leucate, le Canigou et le pic Carlit[4] et parfois aussi des cours sur la DFCI (Défense des Forêts Contre l’Incendie) et les chantiers de brulage dirigé dans l’Aude et les Pyrénées orientales[5].
Parfois pendant ce cours, je m’arrêtais avec mes étudiants à Bouleternère pour leur montrer une culture de « grenade » française – certainement l’une des premières cultures de grenade française que j’ai découverte, je crois en 2016 ou 2017. Mais en fait, je connais la région depuis mon enfance, car, pendant tous ces séjours de vacances familiales à Port Leucate, on passait assez souvent quelques jours en promenade dans le massif du Canigou[6]. Je suis un peu l’évolution de cet incendie à travers le visionnage des vidéos YouTube et des photos de Jimmy Phan. Jimmy Phan, le photographe ninja-punk de Villefranche-de-Conflent et correspondant du quotidien L’Indépendant. Avec tous les documents photos que Jimmy Phan poste sur son mur Facebook[7], on a un très bel aperçu de l’évolution de l’incendie, du travail héroïque des pompiers sur le terrain et aussi des énormes dégâts occasionnés par ce feu.
En plus, j’ai aussi une relation assez spéciale avec les Aspres. J’étais étudiant en géographie et stagiaire au CEFE[8] à Montpellier, chez Louis Trabaud, pour préparer ma Diplomarbeit (aujourd’hui plus ou moins une thèse de master) sur les feux de forêt dans les garrigues de Nîmes en 1992[9]. Tout au début de ce stage, Louis Trabaud m’a invité à lire la deuxième édition de son livre sur les feux de forêt – , «Les Feux de Forêts. Mécanismes, comportement et environnement » qu’il avait écrit pour les sapeurs-pompiers en charge de la DFCI. En plus la : « Notice des cartes à grande échelle des formations végétales combustibles du département de l’Hérault », qu’il avait édité avec Bernard Lacaze et collègues, que j’ai d’ailleurs cités récemment dans une de mes publications sur les Açores[10], ainsi que le livre « Contribution à l’étude des feux de forêts. L’Incendie de juillet 1976 dans les Aspres » de Jean-Jacques Amigo, que Louis Trabaud avait préfacé. Louis Trabaud, qui est certainement l’un des pères fondateurs de l’écologie du feu française – ou de la French fire ecology –, voire l’un des pionniers de l’écologie du feu dans le bassin méditerranéen, a jeté les bases de cette discipline dans la région, comme l’a écrit le chercheur espagnole Juli Pausas dans une nécrologie pour Louis Trabaud : « He was a pioneer of fire ecology in the Mediterranean Basin and set the basis of this topic for the region »[11]. Trabaud est malheureusement tombé un peu dans l’oubli en France, ce qui est fort dommage ! On ne trouve même pas d’article Wikipédia sur Louis Trabaud et son rôle pour l’analyse écologique de feux de forêts.
Donc, au début des années 1990, après avoir lu le livre de Jean-Jacques Amigo, qui est certainement la référence pour l’histoire de feux de forets des Aspres j’ai parcouru les paysages des Aspres, pas encore totalement cicatrisés du grand incendie de 1976, pour me faire une idée de la manière dont un grand incendie laisse ses traces dans le paysage. Les subéraies avaient repris de souche, sur les versants plus frais, le châtaignier réapparaissait – et ici et là, les premiers bouquets de mimosa. L’année 1976, c’était l’année charnière pour les feux de forêt et la DFCI dans le Midi français. Après la fin de cette saison des feux 2026 – ce qui pourrait être vers la fin d’octobre, comme au Portugal –, et avec un peu de recul, on pourra comparer cette saison des feux de 2026 avec l’été de 1976. Et on pourra faire un bilan de 50 ans de DFCI dans le Midi français – et en tirer les conséquences pour les décennies à venir. Je pense que les mois, voire les semaines à venir, seront très durs pour les terres méditerranéennes. Les écosystèmes et la nature se régénèrent toujours d’une manière ou d’une autre. Mais les hommes qui ont tout perdu pendant ces incendies – et les incendies à venir durant cet été qui s’annonce brûlant –, comment pourront-ils se reconstruire ? On ne peut qu’espérer que fin octobre 2026, on ne trouvera pas trop de paysages de désolation dans le Midi français et les autres pays méditerranéens, et même au-delà, comme on en trouve actuellement à Ille-sur-Têt, à Rodès, à Bouleternère, etc., dans les Pyrénées-Orientales. Je travaille à peu près depuis 40 ans sur les feux de forêt, mais, d’après mes souvenirs personnels, jamais un feu de forêt n’a détruit autant d’habitations que dans certaines des communes longeant la rivière Têt, entre Ille-sur-Têt, Bouleternère, Rodès et Vince, où des lotissements entiers ont péri dans les flammes ! Ici et là, on a vraiment l’impression d’un scénario de guerre, tellement le paysage a été cicatrisé par le feu ! Une vrai terre de désolation en plein milieu de la France profonde !
Avec les changements climatiques on risque d’avoir de plus en plus de tel scenario d’incendie en France [12]! Certainement les changements climatiques ne sont pas eux seule responsables de telle scenarios d’incendie, – mais comme je l’avais déjà écrit dans « Pyrotragedies » en 2018 ils peuvent considérablement augmenter le risque de feux de végétation particulièrement dangereux et incontrôlable[13] !
Bibliographie :
Amigo, Jean-Jacques (1978) : Contribution à l’étude des feux de forêts. L’Incendie de juillet 1976 dans les Aspres (Pyrénées-Orientales). Préface de Louis Trabaud. Prades, 1978, numéro spécial de Conflent, 95-96.
Neff, Christophe (1995) : Waldbrandrisiken in den Garrigues de Nîmes (Südfrankreich) : eine geographische Analyse. Materialien zur Geographie ; 27. Mannheim, ISBN 3-923750-50-1
Neff, Christophe (2021) : « Observations de la dynamique végétale sur le Volcan des Capelinhos (Île de Faial, Açores, Portugal) ». Finisterra, 56 (117), 107–126. doi:10.18055/Finis18523
Pausas, Juli G. (2017) : Homage to Louis Trabaud. IN: J.G. Pausas Blog. Notes on fire ecology, mediterranean ecology, and other things … June 6th, 2017
Pausas, Juli G. : Scientific publications by Louis Trabaud. (Edited by July G. Pausas)
Trabaud, Louis (1992) : Les Feux de Forêts. Mécanismes, comportement et environnement. 2e édition. Aubervilliers, 1992. © 1992 by Éditions France-Sélection. ISBN 2-85266-037-3
Trabaud, Louis, Lacaze, Bernard et al. (1973) : Notice des cartes à grande échelle des formations végétales combustibles du département de l’Hérault. Montpellier : CNRS, Centre d’Etudes Phytosociologiques et Ecologiques Louis Emberger (CEPE)
Vilaine-Carlotti, Pauline : « Pauline Vilain-Carlotti, géographe : « L’intensité des feux de forêt, qui semble aujourd’hui exceptionnelle, risque de devenir la norme basse dans les années à venir ». Dans un entretien au « Monde », la spécialiste de la gestion sociale de l’environnement estime que les risques d’incendies forestiers, jusqu’ici surtout cantonnés à la zone méditerranéenne, vont s’accroître et se généraliser à l’ensemble du pays », Interview Le Monde 11.07.2026, Propos recueillis par David Heck
Christophe Neff, Grünstadt Juillet 2026, publié le 11.07.2026
[1] On retrouve ces données dans la fig. « Climatologie globale à Leucate – température » ici dans infoclimat/Leucate/climatologie-globale.
[2] Voir aussi « Blognotice 7.08.2013: Les cigales de Port Leucate »
[3] Voir aussi „Neff, Christophe (2022): “The Schiltach – Kirchberg fire succession site” , FIRElinks webinar second edition ( 4.07.2022), Kitopen, DOI: 10.5445/IR/1000148831 et « Blognotice 10.09.2012: Changements de Paysages dans la Raumschaft Schramberg »
[4] Voir aussi „Blognotice 16.06.2022: Retour à Leucate – des vagues de la méditerranée qui se brisent au Cap Leucate jusques aux neiges du massif du Carlit – récit d’un cours de géobotanique en juin 2022 »
[5] Voir aussi la « Blognotice 22.2.2012 ».
[6] Voir aussi « Se ressourcer – auftanken, – über versteckte Orte in der Zeit vom 14. Juli 2022 – und andere Ferne und Nahe „Aufladestationen“ »
[7] Voir par exemple les videos « des Candairs « ecopant » dans le lac du barrage de Vinca » et « Les Voltigeurs Suédois !!! » de Jimmy Phan sur Facebook !
[8] Le CEFE (Centre d’Écologie fonctionnelle et évolutive) est un laboratoire du CNRS à Montpellier qui, jusqu’en 1988, portait encore le nom de CEPE Louis Emberger (Centre d’Études Phytosociologiques et Écologiques). Le phytosociologue Louis Emberger avait créé le CEPE en 1961.
[9] Les résultats de ce travail ont été publie dans un petit livre « Waldbrandrisiken in den Garrigues de Nîmes (Neff, C. 1995 voir Biblio en fin de texte). Ce petit livre est aussi disponible a la Bibliotheque du CEFE en section 16 16_Ecologie_végétale.
[10] Neff, Christophe (2021) : « Observations de la dynamique végétale sur le Volcan des Capelinhos (Île de Faial, Açores, Portugal) ». Finisterra, 56 (117), 107–126. doi:10.18055/Finis18523
[11] Juli G. Pausas a aussi edite une liste des publication de Louis Trabaud, voir ici.
[12] Voir aussi “Pauline Vilain-Carlotti, géographe : « L’intensité des feux de forêt, qui semble aujourd’hui exceptionnelle, risque de devenir la norme basse dans les années à venir », LeMonde, 11.07.2026
[13] Voir aussi „Personal perception of the 2025 august wildfire in the Corbières (Aude/Mediterranean France)”






