Il y a quelques jours, je suis repassé à Wissembourg pour récupérer quelques livres chez Willy Hahn, à la librairie À Livre Ouvert, que j’avais commandés quelques semaines déjà. Malheureusement, les séquelles liées à la maladie de Mitterrand ont fortement réduit mon autonomie en voiture comme conducteur : j’ai toujours besoin d’un accompagnateur ou d’une accompagnatrice bienveillant(e)[1], qui prenne le volant au cas où la grande fatigue prendrait une fois de plus possession de mon corps.
J’aime bien venir à Wissembourg, chercher mes commandes de livres chez Willy Hahn[2], me baigner dans une rivière de langue française, le français, qui est après tout ma langue maternelle[3], qui me manque parfois chez moi à Grünstadt. Et en plus, comme je ne voyage presque plus, la lecture me permet de découvrir de nouveaux paysages. Wissembourg a la chance d’avoir encore une librairie indépendante, un hôpital, et même une gare ouverte au trafic voyageurs.
Récemment, mes enfants m’ont demandé ce que je jugeais important pour la qualité de vie d’une ville en milieu rural, et je leur répondais : une gare ouverte au trafic voyageurs, une librairie indépendante, un hôpital et quelques « Fachärzte » (médecins spécialistes) et naturellement « weiterführende Schule » – donc collèges et lycées. Tout cela, on le retrouve aussi bien à Wissembourg qu’à Grünstadt ! Mais dans beaucoup de villes moyennes, que ce soit en Allemagne ou en France, tous ces « services » ont simplement disparu.
La ville dans laquelle j’ai grandi, Schramberg en Forêt-Noire, a perdu sa ligne de chemin de fer, son hôpital, ses librairies et ainsi de suite. En 1984, quand j’ai passé mon bac au Gymnasium de Schramberg, il y avait encore quatre librairies – et maintenant, plus aucune. La dernière librairie, « la Buchlese Schramberg », vient de fermer ses portes fin mai 2026.
Parfois, en venant à Wissembourg, je me demande combien d’années Monsieur Hahn va encore « tenir ». Car en dehors de toutes circonstances économiques, la vie n’est pas toujours facile pour une librairie indépendante[4], il y a naturellement tout simplement « l’âge ». Eh bien oui, avec l’âge arrivent la fatigue, parfois les maladies… Est-ce qu’il y aura quelqu’un – un ou une jeune libraire – qui reprendra un jour la librairie ? Je l’espère bien pour Willy Hahn et les « Wissembourgois » – car cette librairie est devenue un acteur majeur de la vie culturelle en Outre-Forêt et rayonne même au-delà de la frontière franco-allemande.
D’ailleurs, j’ai lu récemment dans un texte très touchant de Sibylle Havemann dans la Zeit sur son cancer incurable, sur sa relation compliquée avec son père Robert Havemann, sa vie en couple avec Wolf Biermann, qu’elle a vécue quelques années en France à Wissembourg[5].
Dans l’après-midi, après une petite balade le long de la Lauter, non loin du Moulin de la Walk, avec notre « Madame Gordon », écoutant les chants des oiseaux dans le bois bordant le cours d’eau — dont un beau concert de Fauvette à tête noire[6] —, nous avons regagné Grünstadt, mes trois nouveaux livres et le catalogue 2026 de la Pléiade en main !
Ces livres sont :
- « Comment ça va, Màmma ? » de Pierre Kretz, livre dont je parle aussi un peu dans ce blog ;
- « Un monde en liquidation » de Thierry Raboud, un essai sur les paysages (imaginaires) des glaciers suisses sous l’emprise du changement climatique ;
- « Être un arbre dans la ville » de Véronique Mure, sur la place des arbres dans l’environnement urbain.
Arrivé à Grünstadt, j’ai aussitôt commencé la lecture de « Comment ça va, Màmma ? » de Pierre Kretz[7] – d’ailleurs avec une belle dédicace de l’auteur. Je tombe sur « le Krabs » – Krebs en Hochdeutsch, cancer en français – en lisant la page 26.
« Une salle d’attente d’un service médical. Autrefois, quand on disait que quelqu’un avait un krabs, un cancer, le mot était synonyme de mort: on imaginait instantanément des nuées de corbeaux tournoyer autour de la maison du cancéreux pendant que des quantités de crabes noirs, plus noirs encore que des corbeaux, commençaient à l’encercler en rampant. Et le mot krabs était prononcé sur un ton dramatique, parfois à peine audible, comme si le seul fait de le prononcer allait porter malheur. On savait que, le plus souvent, les gens en mouraient dans d’atroces douleurs. (Kretz, Pierre, 2026, p.26 »
En ce moment, dans le Freundeskreis, dans la famille et bien au-delà, j’ai l’impression que le cancer est devenu une vraie lame de fond. Oui, comme l’écrit Pierre Kretz plus loin dans le texte, il y a eu des progrès fulgurants de la médecine – et il y a beaucoup plus de thérapies, même de vraies guérisons, qu’il y a encore quelques décennies. Quand même, j’ai bien l’impression que le « Krabs » fait d’enormes ravages autour de moi.
En lisant les passages sur l’entrée du « Krabs » dans la vie du petit Pierrot, je me revois petit gamin à la gare de Colmar dans les années 1970. Nous avions accompagné notre cousine Stasia, qui avait passé quelques jours chez nous en Allemagne pour apprendre l’allemand, à cette gare, où elle fut « prise en charge » par une amie de notre tante Danièle pour retourner ensemble en train à Dijon où elle vivait. Cette amie de ma tante avait un cancer. D’après mes souvenirs, cette amie de ma tante est morte quelque temps plus tard, victime d’un cancer foudroyant. Ce minuscule épisode, avait terriblement marqué mon enfance. Le Tee « Edelweiss » traverse a pleine allure la gare de Colmar, la fameuse rame Diesel « RAm TEE I » reproduite tant de fois par « Märklin » pour le chemin de fer miniature – fin de clape, paysages d’hiver,- maladie, mort souffrance et agonie – souvenir d’un paysages de desolation! Le cancer, le « Krabs » comme il est designé par Pierre Kretz m’avait pétrifié !
Il y a quelques semaines, j’ai perdu un ami d’études – je lui ai même dédié dans ce blog une petite notice – dû à un cancer – « Das Echo der Tams -Tams im Bergwald von Man – Erinnerungen an Rainer Frank ». Et j’avais encore eu l’impression de me voir petit gamin pétrifié , entouré de cancers foudroyants qui dévoraient la vie autour de moi – comme de petites bêtes insatiables !
Le livre de Pierre Kretz est un livre très intime, qui replonge le lecteur dans l’Alsace rurale des années 1950. Un livre qui, au-delà du « Krabs », m’a fortement ému, qui mériterait certainement un billet de blog complet dédié à l’ouvrage écrit par Pierre Kretz. Je termine cette notice avec cette phrase si touchante : « Wàs date m’r màche, wann m’r dich net hatta ? », qu’on retrouve ici et là dans le livre de Pierre Kretz du début à la fin – qui était pour lui l’ancienne langue –, mais qui, pour moi-même, me rappelle le Schramberger Schwäbisch, quand on parlait encore « uf der Gass » à Schramberg en Forêt-Noire durant les années 1970 – mais depuis, ses derniers moments ont été assourdis par le « Hochdeutsch » omniprésent[8].
Bibliographie :
Kretz, Pierre (2026): Comment ça va Màmma ? Lettre tardive à ma mère. Strasbourg, 2026. © La Nuée Bleu / EBRA Editions 2026, Strasbourg, ISBN 978-2-7165-1030-1
Mure, Véronique (2026) : Être un arbre dans la ville. Nîmes, 2026. © 2026 Atelier Baie, Nîmes ISBN 978-2-919208-95-1
Raboud, Thierry (2026) : Un Monde en liquidation. Histoires postglaciaires. Postface d’Emmanuel Reynard. Chêne-Bourg, 2026, © 2026 , Chêne-Bourg, Éditions la Baconnière, ISBN 978-2-88960-193-6
Christophe Neff, écrit le 10.06.2026, publié le 11.06.2026
P. S. : En écrivant cette notice de blog, j’apprends le décès de Jean Ziegler. Pendant ma jeunesse étudiante, j’avais été très impressionné par ses livres. Jean Ziegler était sûrement l’un des derniers intellectuels marquants de la gauche internationale. Je renvoie à ce document de la RTS : « Jean Ziegler, figure de la gauche suisse, est décédé à l’âge de 92 ans (10.06.2026, 20 h 47) ».
[1] Voir aussi « Blognotice 29.12.2025: à travers le Bienwald – Noël 2025 – Driving home for Christmas »
[2] Voir aussi « Willy Hahn – Aïcha et les 40 lecteurs – Scènes d’une vie de libraire » notices de lecture, voyages et souvenirs d’un habitué de la librairie « à Livre ouvert » à Wissembourg »
[3] Voir aussi « I. Un blog sur les paysages : un petit début – ou quelle langue choisir ? »
[4] Voir aussi « Pour la première fois, il y a eu plus de fermetures que d’ouvertures de librairies en 2025
[5] „Tochter von Robert Havemann: »Manchmal habe ich bereut, die DDR verlassen zu haben«
[6] Voir observation inat 368677158
[7] Presence Internet de Pierre Kretz « Pierre Kretz Ecrivain » et « Pierre Kretz Ecrivain » et page « Facebook de Pierre Kretz ».
[8] Voir aussi « Notice de lecture « Simone Morgenthaler : Sur la route avec Tante Jeanne » et « Schwäbisch – Französische Lesenotizen zu „Mein Schwaben“ von Vincent Klink ».